L’existence de cet archipel arctique, presque aussi grand que la Suisse, est restée inconnue jusqu’en 1913, ce qui en fait le dernier grand archipel de la planète à avoir été exploré.
Dans l’océan Arctique, juste au nord du continent sibérien, se trouve l’archipel de Severnaya Zemlya, dont le nom signifie « Terre du Nord » en russe. Situé entre les mers de Kara et de Laptev, il est séparé de la péninsule russe de Taïmyr par l’étroit détroit de Vilkitski, large de seulement 55 à 80 kilomètres environ.
Severnaya Zemlya couvre une superficie remarquable de 37 000 kilomètres carrés, comparable à celle d’un pays européen de taille importante. L’archipel se compose de quatre grandes îles entourées de dizaines d’îles plus petites, et les glaciers couvrent près de la moitié de sa superficie terrestre.
Jusqu’en 1913, ce n’était pas simplement une carte précise de Severnaya Zemlya qui manquait au monde. L’existence même de cette vaste étendue de terre était inconnue.
La dernière grande zone blanche
La date remarquablement tardive de sa découverte apparaît encore plus frappante lorsqu’on la replace dans l’histoire de l’exploration. Les Européens avaient atteint la lointaine île de Pâques, dans le Pacifique, dès 1722, le continent antarctique avait été aperçu pour la première fois en 1820 et, en 1911, Roald Amundsen et son équipe étaient devenus les premiers hommes à atteindre le pôle Sud. Au début du XXe siècle, le monde avait déjà été largement cartographié, et les continents, les grandes îles et la plupart des littoraux étaient connus.
Même les régions arctiques environnantes avaient été explorées bien plus tôt. Le Svalbard avait été atteint par l’expédition de Willem Barents en 1596, tandis que les archipels russes de l’Arctique, la Nouvelle-Zemble, les îles de Nouvelle-Sibérie et la Terre François-Joseph, étaient devenus connus au cours d’une période allant du Moyen Âge au XIXe siècle. Pourtant, Severnaya Zemlya, séparée de la Russie continentale par un étroit détroit, était passée inaperçue.
Une partie de l’explication réside dans les difficultés d’exploration de cette région du Haut-Arctique. Une banquise dense, le brouillard et une saison de navigation très courte ont régulièrement entravé l’exploration de la région. Certaines expéditions sont passées remarquablement près de l’archipel encore inconnu. Adolf Erik Nordenskiöld navigua à proximité lors de la première traversée réussie du passage du Nord-Est en 1878, sans l’apercevoir. En 1882, l’explorateur danois Andreas Peter Hovgaard partit spécialement à la recherche d’éventuelles terres au nord de la péninsule de Taïmyr, mais une épaisse couche de glace empêcha son expédition d’atteindre la région. D’autres expéditions traversèrent par la suite cette vaste région sans découvrir ces terres.
La situation changea finalement en 1913, lorsque l’expédition hydrographique russe de l’océan Arctique, à bord des navires brise-glace Taimyr et Vaigach, navigua au nord du cap Tcheliouskine, sur la péninsule de Taïmyr, le point le plus septentrional du continent eurasiatique. Sous la direction de Boris Vilkitski, l’expédition rencontra des terres jusque-là inconnues. Le territoire nouvellement découvert fut d’abord baptisé Terre de l’Empereur-Nicolas-II, avant de recevoir finalement son nom actuel, Severnaya Zemlya, en 1926.
Mais cette découverte ne révéla pas immédiatement la véritable géographie de la région. L’expédition ne cartographia qu’une partie du littoral et considéra le territoire nouvellement découvert comme une seule grande masse terrestre.
Cartographier l’inconnu
Ce n’est qu’en 1930 que quatre explorateurs soviétiques établirent une base sur Severnaya Zemlya et commencèrent à cartographier systématiquement le territoire. Au cours des deux années suivantes, ils le parcoururent en traîneau à chiens, cartographiant ses côtes et comblant ainsi l’une des dernières grandes zones blanches de la carte du monde. Leurs travaux révélèrent finalement que Severnaya Zemlya était en réalité un archipel dominé par quatre grandes îles.
L’Union soviétique établit par la suite plusieurs stations polaires dans l’archipel, tout en développant les activités scientifiques et la navigation le long de la Route maritime du Nord. Des observations météorologiques, géologiques et glaciologiques furent menées dans l’ensemble de l’archipel.
Plus d’un siècle après sa découverte, Severnaya Zemlya ne compte toujours ni villes ni population civile permanente. La présence humaine y reste très limitée, même si les activités scientifiques et étatiques se sont poursuivies sur les îles.
L’histoire de Severnaya Zemlya s’inscrit dans celle, bien plus vaste, des difficultés de l’exploration de l’Arctique. La première arrivée confirmée au pôle Nord n’eut lieu qu’en 1926, lorsque Roald Amundsen, Umberto Nobile, Lincoln Ellsworth et leur équipage le survolèrent à bord du dirigeable Norge, une histoire sur laquelle Polar Journal s’est récemment penché.
Il y a à peine plus d’un siècle, ce vaste ensemble d’îles couvertes de glaciers était encore absent des cartes. Severnaya Zemlya rappelle à quel point la banquise, les conditions météorologiques extrêmes et la géographie constituaient autrefois de formidables obstacles à l’exploration du Haut-Arctique, alors même qu’une grande partie du reste du monde avait déjà été cartographiée.
Dr. Yana Kirichenko, PolarJournal