Parmi tous les héros de l’âge d’or de l’exploration antarctique (1897–1922), le nom d’Ernest Shackleton brille le plus. Et pourtant, aux côtés de véritables pionniers comme Amundsen, Scott ou Peary, il fut en réalité le grand perdant: lors de ses quatre expéditions, dont trois sous son commandement, il n’atteignit jamais son objectif ou arriva trop tard. Son exploit résida toutefois dans sa capacité à ramener ses hommes et lui-même sains et saufs des situations les plus désespérées. En d’autres termes, il réussit à sortir tout le monde d’un immense désastre, pas tous indemnes, mais au moins tous vivants: une performance exceptionnelle. Il n’est donc pas étonnant que ses méthodes de motivation soient aujourd’hui encore enseignées dans des séminaires de management.
Shackleton était aussi réputé pour être un charmeur et un orateur brillant, un véritable beau parleur, apprécié de tous. Ernest aurait presque dû devenir célèbre comme poète plutôt que comme explorateur polaire, tant il excellait dans cet art. Les lettres qu’il adressait à son épouse Emily Dorman sont de véritables perles de poésie et de romantisme. Ses déclarations d’amour débordent d’enthousiasme et de ferveur: on essuie d’abord une larme d’émotion, puis on se demande qui est cette fameuse Emily tant célébrée. Selon le dicton «derrière chaque grand homme se cache une femme forte», elle devait elle aussi être une héroïne, malheureusement oubliée. Alors que la vie et les écrits d’Ernest Shackleton remplissent des bibliothèques entières, les informations sur sa femme sont rares. Comme Pénélope, l’épouse fidèle d’Ulysse, Emily Shackleton, née Dorman (1868 dans le Kent), attendit pendant des années à la maison que son héros revienne triomphant du bout du monde. Ces femmes restées au foyer n’entrent guère dans l’histoire. Dans le cas d’Emily Shackleton, c’est regrettable, car elle accomplit elle aussi des actes héroïques.
Un premier acte audacieux pour son époque: elle se maria à «l’âge avancé» de 36 ans avec cet aventurier de sept ans son cadet, avide de voyages et attiré par les extrêmes et les pôles. Ils s’étaient rencontrés bien plus tôt, en 1897, tous deux issus de familles cultivées et aisées. Ernest reconnut immédiatement en Emily l’amour de sa vie, et dès lors ses serments et ses louanges lui furent entièrement consacrés. Elle resta longtemps insensible à son charme et à ses récits fascinants; en tant que membre de la marine marchande, il avait déjà vu une grande partie du monde : l’Asie, la Chine. Et à partir de 1901, il partit pour la célèbre expédition Discovery de Robert Falcon Scott. Ce voyage funeste coûta à Scott son navire, ses chiens, sa santé et son amitié avec Shackleton. À l’été 1903, Ernest rentra en Angleterre et entreprit aussitôt une tournée de conférences.
Pour offrir à sa future épouse non seulement de belles paroles mais aussi une sécurité matérielle, il accepta un poste qui ne lui plaisait guère: secrétaire et trésorier de la Royal Scottish Geographical Society, en bref, un travail de bureau. Et cela pour un esprit libre comme «Shak», comme l’appelaient ses amis.
Sur le plan privé, les noces eurent lieu peu après: Ernest et Emily se marièrent en avril 1904. Un an plus tard naquit leur fils Raymond, puis Cecily et Edward. Le bonheur familial ne dura pas longtemps. Le père, pourtant fier, échoua dans plusieurs entreprises, ne réussit ni en politique, ni comme secrétaire, ni comme spéculateur, et ressentit de nouveau cette agitation intérieure: le désir de voyager, la soif d’exploration, l’ambition de «se faire un nom pour moi et pour toi (Emily, bien sûr)». Malgré des finances précaires, Ernest rêvait d’une nouvelle expédition, puis d’une autre, et encore d’une autre.
On ignore en grande partie comment elle réussit à subvenir à ses besoins et à ceux de ses trois enfants pendant que son mari partait vers l’inconnu. À deux reprises, les noms autrefois glorieux de ses expéditions devinrent synonymes d’échec: Nimrod et Endurance. L’expédition Quest devait être la dernière. Shackleton mourut le 5 janvier 1922 à Grytviken, en Géorgie du Sud, d’une crise cardiaque, et fut enterré sur place à la demande de son épouse. À Emily, il laissa, en plus de leurs trois enfants et de lettres d’amour passionnées, des dettes équivalant aujourd’hui à environ 1,8 million d’euros. Heureusement, sa biographie se vendit comme des petits pains, et les revenus bénéficièrent à sa femme et à ses enfants.
Emily fit preuve une dernière fois d’un héroïsme et d’un grand cœur en acceptant que son mari ne soit pas rapatrié en Angleterre, mais enterré à Grytviken, en Géorgie du Sud. Là-bas, il reçoit encore de nombreux visiteurs et admirateurs: tous ceux qui passent par Grytviken en route vers l’Antarctique lui rendent hommage en déposant un verre de vodka sur sa tombe. Qu’il demeure à jamais dans notre mémoire, et Emily également.
Greta Paulsdottir