Hauke Trinks et l’idée que la vie serait née dans la glace

par Léa Zinsli
07/10/2026

Le physicien allemand Hauke Trinks a consacré des années aux glaces de l’Arctique, où il recherchait l’origine de la vie tout en hivernant aux côtés de Marie Tièche.
L’ancienne station de recherche de Kinnvika, sur Nordaustlandet, au Svalbard (Photo : )

En 1999, Hauke Trinks a quitté seul Hambourg pour rejoindre la côte nord du Svalbard à bord de son voilier Mesuf. À Mushamna, il a laissé le bateau se faire emprisonner dans la glace pour l’hiver. Il y a passé plusieurs mois dans l’obscurité de la nuit polaire, entouré d’ours polaires et de banquise, tout en menant des expériences sur la glace de mer et l’origine de la vie.

Physicien de formation, Trinks avait auparavant été président de l’Université technique de Hambourg-Harburg. Mais à cette époque, l’Arctique semblait l’attirer davantage que le monde universitaire. Il était convaincu que la vie sur Terre n’était peut-être pas apparue dans des océans chauds, comme le pensaient de nombreux chercheurs, mais dans la glace. À ses yeux, la banquise n’était pas une masse figée et inerte, mais une structure en perpétuel mouvement, faite de canaux, de sel, de pression et de minuscules cavités où les molécules pouvaient se concentrer et réagir entre elles.

L’hivernage à Mushamna a été éprouvant, même selon les standards du Spitzberg. Les réserves ont diminué, des ours polaires ont endommagé du matériel et se sont approchés régulièrement du camp. Selon un portrait publié plus tard dans le magazine Nature, Trinks a survécu par moments grâce à de la nourriture pour chiens et de la viande de phoque. Pourtant, cette expérience n’a fait que renforcer son attachement au Grand Nord.

Kinnvika sur Nordaustlandet dans l’archipel du Svalbard (Carte : TopoSvalbard, © Norsk Polarinstitutt)

Quelques années plus tard, alors qu’il préparait un nouvel hivernage, les autorités lui auraient refusé de repartir seul. C’est à cette période qu’il a rencontré Marie Tièche, ancienne bibliothécaire britanno-écossaise, dans un bar de Longyearbyen. Peu après, elle a accepté de l’accompagner pour une nouvelle expédition à Kinnvika, sur Nordaustlandet.

Avec deux chiens, ils ont vécu plus d’un an dans une petite cabane à Kinnvika, y compris pendant les longs mois de nuit polaire, tandis que Trinks poursuivait ses recherches sur la banquise. Ces travaux ont plus tard donné lieu à une publication scientifique défendant l’idée que la structure de la banquise aurait pu offrir des conditions favorables à la formation et à la réplication des molécules d’ARN. Cette question reste aujourd’hui l’un des grands sujets de recherche sur l’origine de la vie.

Illustration de Hauke Trinks étudiant la banquise lors d’une expédition arctique au Svalbard

Mais la vie à Kinnvika ne se résumait pas à la science. Dans son livre Champagne and Polar Bears, Marie Tièche raconte les routines, les tensions et la proximité particulière qui naissent lors d’un hivernage en isolement complet. Le livre offre un aperçu rare du quotidien dans un lieu reculé où il y avait peu d’intimité, nulle part où partir et aucun moyen d’échapper à la présence de l’autre.

Jusqu’à la fin de sa vie, Trinks a continué de retourner vers le nord et a passé de longues périodes en Islande, en Norvège et au Svalbard. L’Arctique était devenu pour lui bien plus qu’un simple terrain de recherche. C’était l’endroit où il choisissait de vivre ses idées sur la science, la solitude et la liberté. En décembre 2016, il est décédé au Svalbard après y être retourné une nouvelle fois pour passer l’hiver dans une cabane près de Longyearbyen.

Léa Zinsli, PolarJournal