19 janvier 1958 : Des journalistes avaient été spécialement transportés jusqu’à la station américaine du pôle Sud, car le monde entier attendait avec impatience de savoir si la grande aventure réussirait: Vivian Fuchs, 40 ans, célèbre géologue anglais d’origine allemande, décoré de la médaille d’or de la National Geographic Society, major de l’armée et explorateur africain reconnu, parcourait depuis des semaines l’Antarctique avec 12 hommes, des tracteurs, des véhicules chenillés, des chiens de traîneau et un soutien aérien. Tout laissait penser qu’il allait réussir à devenir le premier homme à traverser le continent blanc par voie terrestre. Il devait arriver au pôle Sud d’un moment à l’autre.
Mais les journalistes attendaient surtout autre chose : y aurait-il une vive dispute entre Vivian Fuchs et Sir Edmund Hillary?
En effet, la Commonwealth Trans-Antarctic Expedition, dirigée par Fuchs, prévoyait qu’il parte de la côte de la mer de Weddell, atteigne le pôle Sud, puis poursuive jusqu’à la côte opposée, au niveau de la mer de Ross. À ce point d’arrivée, Sir Edmund Hillary, l’homme qui, cinq ans plus tôt, avait été le premier à atteindre le sommet de l’Everest, était déjà installé avec son équipe. Il avançait vers Fuchs avec des tracteurs et des véhicules chenillés. L’équipe de Hillary avait pour mission d’établir des dépôts de vivres et de matériel afin d’assurer la sécurité de l’équipe Fuchs sur les derniers centaines de kilomètres.
Hillary accomplit sa tâche sans difficulté, puis, se trouvant proche du pôle Sud, décida spontanément, et contre le plan initial, de s’y rendre pour accueillir Fuchs. Problème: Edmund Hillary devenait ainsi le troisième chef d’expédition à atteindre le pôle Sud à pied, après la célèbre course entre Roald Amundsen et Robert Falcon Scott 47 ans auparavant. Et cet honneur aurait dû revenir à Vivian Fuchs. Il était donc compréhensible que Fuchs ait des raisons d’être irrité.
La rencontre se déroula pourtant dans le calme: «Bonjour Bunny», nota la presse, Bunny étant le surnom étudiant de Fuchs. «Ravi de te voir, Ed», répondit Fuchs avec décontraction.
Tout se passa dans une atmosphère cordiale. Fuchs alla même jusqu’à louer l’engagement de Hillary et accepta sans difficulté d’être «seulement» le quatrième chef d’expédition à atteindre le pôle Sud à pied. Il repartit rapidement, devant encore rejoindre la mer de Ross. Son équipe suivit exactement la route sur laquelle Hillary avait installé les dépôts. Hillary, lui, choisit de rentrer en avion.
2 mars 1958: Vivian Fuchs atteignit la base Scott sur la mer de Ross avec ses hommes, devenant ainsi le premier à traverser l’Antarctique par voie terrestre. 3 473 kilomètres en 99 jours.
Deux années de préparation minutieuse, deux hivernages dans des conditions extrêmes et des tonnes de matériel perdu avaient porté leurs fruits. Sur place, la reine Elizabeth II, sous le patronage de laquelle l’expédition avait été menée, lui annonça son intention de l’anoblir pour cet exploit.
La même année, Fuchs fut nommé directeur du British Antarctic Survey. Ajustée aux valeurs actuelles, l’expédition aurait coûté environ 11 millions d’euros. Elle résultait d’une coopération entre le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et l’Afrique du Sud, financée exclusivement par des dons.
Heureusement, Fuchs rapporta également de nombreux résultats scientifiques. Il déclenchait notamment des explosions tous les 30 à 50 kilomètres afin de mesurer, grâce à des relevés sismiques, l’épaisseur de la glace et la structure du sol sous-jacent.
Aujourd’hui, traverser l’Antarctique avec des tracteurs, des véhicules chenillés, un soutien aérien et des dépôts préinstallés peut sembler plus simple. Mais qualifier l’expédition de simple démonstration logistique serait injuste. La deuxième traversée terrestre réussie de l’Antarctique n’eut lieu qu’en 1981, après plusieurs tentatives infructueuses, soit 23 ans après l’exploit de Vivian Fuchs.
Autrice : Greta Paulsdottir