L’eau de mer comme témoin des changements au Svalbard

par Léa Zinsli
05/30/2026

Des chercheurs au Svalbard ont montré que l’eau de mer peut révéler quels animaux vivent dans l’Arctique et comment le changement climatique transforme les écosystèmes polaires.
Chercheurs lors du travail de terrain au Svalbard (Photo : Léa Zinsli)

L’Arctique se réchauffe plus rapidement que la moyenne mondiale, et les scientifiques cherchent de nouvelles façons de comprendre comment la faune réagit à ces changements. Une nouvelle étude menée au Svalbard suggère que la réponse pourrait se trouver dans l’eau elle-même.

À l’aide de l’ADN environnemental, ou eDNA, des chercheurs ont étudié les vertébrés marins présents dans différents habitats le long de la côte ouest du Svalbard. Chaque animal laisse des traces génétiques dans son environnement, notamment sous forme de cellules de peau, de mucus, d’écailles ou d’excréments. En filtrant l’eau de mer puis en analysant l’ADN qu’elle contient, il est possible d’identifier des espèces sans avoir à les capturer ni à les déranger.

Aperçu du protocole eDNA utilisé pour détecter les espèces de vertébrés arctiques à partir d’échantillons d’eau de mer

Lors d’une expédition de dix jours en juin 2025, l’équipe a collecté en continu des échantillons d’eau de mer sur 16 sites situés le long de la côte ouest du Svalbard, notamment près des fronts glaciaires, des zones de repos des morses, des ports, des zones côtières peu profondes et des eaux du large. L’étude a permis d’identifier 36 différents groupes de vertébrés, parmi lesquels des poissons, des oiseaux marins, des phoques et des baleines, mais aussi des traces d’animaux terrestres comme le renard polaire et le renne à proximité du littoral.

Les chercheurs ont surtout été surpris par les différences observées entre des habitats pourtant voisins. Au lieu de retrouver les mêmes espèces partout dans la région, l’étude a révélé un fort renouvellement des communautés d’un environnement à l’autre, même sur de courtes distances. Les ports et les zones fréquentées par les morses présentaient des communautés particulièrement riches et diversifiées sur le plan évolutif, tandis que les eaux influencées par les glaciers étaient dominées par un nombre plus réduit d’espèces proches les unes des autres. Les sites glaciaires abritaient également plusieurs espèces arctiques caractéristiques, notamment des mouettes tridactyles, des sternes arctiques, des phoques du Groenland et des petits rorquals.

Sites d’échantillonnage le long de la côte ouest du Svalbard durant l’expédition
(Figure : Haderlé et al. 2026, Polar Biology)

Certaines détections pourraient aussi refléter l’influence croissante du changement climatique dans l’Arctique européen. La présence d’espèces comme le phoque commun et l’épinoche est cohérente avec des changements écologiques plus larges liés à des eaux atlantiques plus chaudes remontant progressivement vers le Svalbard.

L’étude montre également que les méthodes basées sur l’eDNA peuvent fonctionner de manière fiable même dans des conditions arctiques difficiles. De nombreuses détections génétiques correspondaient aux observations visuelles et acoustiques réalisées pendant l’expédition, renforçant la confiance dans cette approche.

Ces résultats soulignent à la fois la fragilité des écosystèmes arctiques et les difficultés liées à leur étude. Une grande partie du Svalbard est protégée, les campagnes de terrain sont coûteuses et les observations de la faune sont souvent limitées par la météo, la glace de mer et l’isolement de la région. Dans ce contexte, l’eDNA propose une idée remarquablement simple : l’eau de mer peut servir d’archive biologique des animaux qui traversent ces eaux. Alors que l’Arctique continue de changer, ces traces invisibles pourraient aider les scientifiques à détecter des transformations écologiques bien avant qu’elles ne deviennent visibles à l’œil humain.

Léa Zinsli, PolarJournal