Le requin du Groenland (Somniosus microcephalus), avec une durée de vie estimée pouvant atteindre 500 ans, est le vertébré le plus longévif connu sur Terre. Il constitue ainsi un modèle exceptionnel pour l’étude des processus de vieillissement. Sa longévité extrême s’accompagne d’une croissance très lente, d’un métabolisme bas, d’une activité minimale et d’une maturité sexuelle tardive, atteinte seulement après environ 150 ans. Ces caractéristiques le rendent particulièrement intéressant pour la science, car elles peuvent fournir des indices sur la manière dont les systèmes biologiques restent stables sur de longues périodes.
Des études sur des espèces animales longévives montrent qu’elles possèdent souvent des mécanismes particulièrement efficaces de réparation de l’ADN, de défense contre le cancer et de régulation du système immunitaire. Chez le requin du Groenland également, des analyses génétiques suggèrent que des gènes liés à l’inhibition de l’inflammation et à la protection cellulaire jouent un rôle important. De tels mécanismes pourraient contribuer à limiter ou à réparer les dommages au fil du temps.
Une étude récente dirigée par Alessandro Cellerino a examiné pour la première fois en détail le tissu cardiaque de ce requin du Groenland. Elle a révélé que le cœur présente des signes clairs de vieillissement. Parmi ceux-ci figurent notamment la fibrose, c’est-à-dire une augmentation du tissu conjonctif pouvant affecter l’élasticité du muscle cardiaque, ainsi qu’une accumulation importante de lipofuscine, un pigment qui s’accumule dans les cellules vieillissantes comme produit de dégradation. Des indices de dommages aux mitochondries ont également été observés, ainsi que des lysosomes agrandis, responsables de la dégradation des composants cellulaires. En outre, des niveaux élevés de 3-nitrotyrosine ont été détectés, indiquant un stress oxydatif accru.
Il est toutefois remarquable que ces signes évidents de vieillissement ne semblent pas entraîner de perte de fonction. Alors que des dommages comparables auraient de graves conséquences chez l’être humain, le cœur du requin du Groenland reste fonctionnel. Les animaux demeurent actifs et viables. Cela suggère que le requin du Groenland n’est pas protégé contre le vieillissement, mais qu’il est plutôt capable d’en compenser les effets.
Les résultats indiquent que sa longévité exceptionnelle repose avant tout sur une grande résistance biologique. Cette «résilience» désigne la capacité d’un organisme à maintenir ses fonctions vitales malgré l’accumulation de dommages. Le requin du Groenland semble disposer de systèmes particulièrement efficaces lui permettant de tolérer les dégâts cellulaires tout en assurant la stabilité de ses organes.
Cette recherche apporte ainsi une conclusion importante: vivre longtemps ne dépend pas seulement de l’évitement des processus de vieillissement, mais surtout de la capacité d’un organisme à y faire face. Comprendre ces mécanismes pourrait, à long terme, ouvrir de nouvelles perspectives pour un vieillissement en bonne santé chez l’être humain.
Heiner Kubny, PolarJournal

