L’Arctique fait partie des régions les moins peuplées de la planète, et nombre de ses écosystèmes sont encore considérés comme relativement peu modifiés. Cependant, de nouveaux résultats de recherche issus de l’Adventfjord, près de Longyearbyen au Svalbard, indiquent des changements mesurables dans les sédiments du fond marin. Les chercheurs y ont découvert un nombre étonnamment élevé de gènes de résistance aux antibiotiques, des éléments génétiques permettant aux bactéries de survivre aux substances antibiotiques. Ces résultats proviennent d’une étude publiée en 2025 par Victor, Øvreås et Marathe et al. dans Science of the Total Environment (Elsevier).
Ce qui a été découvert
L’étude Characterization of known and novel clinically important antibiotic resistance genes and novel microbes from wastewater-impacted high Arctic fjord sediments a analysé des échantillons de sédiments à l’aide de la métagénomique, une méthode permettant d’identifier simultanément l’ensemble des gènes présents dans un échantillon. Les chercheurs ont identifié 888 gènes de résistance différents, dont certains confèrent une résistance aux antibiotiques de dernier recours utilisés lors d’infections graves lorsque d’autres médicaments échouent.
Ils ont également découvert des centaines de nouvelles β-lactamases, des enzymes qui rendent certains antibiotiques inefficaces. Les responsables de l’étude soulignent :
«Ces résultats démontrent le mélange de bactéries associées à l’homme et de la microbiote sédimentaire arctique», montrant ainsi comment l’influence humaine atteint même des écosystèmes isolés.
Des études comparatives menées dans les fjords de Kongsfjorden et Krossfjorden (2024, Brazilian Journal of Microbiology) révèlent des schémas similaires: des bactéries hétérotrophes portent des gènes de résistance influencés par des facteurs environnementaux naturels, des effets climatiques et des apports d’origine humaine.
La résistance aux antibiotiques dans le contexte mondial
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) classe la résistance aux antimicrobiens parmi les plus grandes menaces sanitaires mondiales. Chaque année, plusieurs centaines de milliers à plus d’un million de personnes meurent d’infections causées par des agents résistants ou difficiles à traiter.
Les découvertes dans l’Arctique ne représentent pas un danger immédiat pour la population du Svalbard.
Elles montrent toutefois que les gènes de résistance sont aujourd’hui largement répandus dans le monde et ne se limitent plus aux villes ou aux hôpitaux.
Comment les gènes de résistance atteignent l’Arctique
La résistance aux antibiotiques n’est pas nouvelle d’un point de vue biologique. Les bactéries sont en concurrence depuis des millions d’années et ont développé des mécanismes pour se défendre contre d’autres microbes. L’usage intensif des antibiotiques a toutefois fortement accéléré leur propagation.
Depuis de nombreuses années, des eaux usées traitées sont rejetées dans l’Adventfjord depuis Longyearbyen. Même après traitement, des bactéries résistantes et des gènes peuvent subsister. Des études montrent que les sédiments côtiers situés à proximité de tels rejets présentent des niveaux nettement plus élevés de gènes de résistance que des sites de référence non perturbés.
Le transfert horizontal de gènes, comparable au partage d’un plan de construction entre espèces bactériennes, peut introduire ces gènes dans des écosystèmes jusqu’alors stables et les diffuser à long terme.
L’Arctique comme système d’alerte précoce
L’Arctique est considéré comme un système d’alerte précoce des changements globaux. Les tendances concernant la température, la glace de mer, les gaz à effet de serre et les polluants s’y manifestent souvent en premier, avant d’affecter d’autres régions.
La détection de gènes de résistance aux antibiotiques s’inscrit dans ce tableau et illustre l’interconnexion mondiale même des écosystèmes les plus isolés.
Perspectives
À ce jour, rien n’indique un danger sanitaire aigu au Svalbard.
Les sédiments peuvent toutefois agir comme réservoirs à long terme de gènes de résistance. Avec l’augmentation de la présence humaine, la probabilité grandit que ces gènes entrent en contact avec des micro-organismes ou des animaux également pertinents pour l’être humain.
Les chercheurs recommandent donc une surveillance continue des eaux côtières arctiques ainsi qu’une amélioration du traitement des eaux usées dans les localités polaires. Un traitement plus efficace pourrait réduire sensiblement l’introduction de micro-organismes et de gènes de résistance.
PolarJournal, Marcel Schütz

